Cravate noire ou cravate blanche?

La vie était bien formelle dans les bureaux de l’Association canadienne de la construction (ACC) en 1946 – et pendant plusieurs décennies par la suite. Lorsqu’on abordait les dames du personnel, on utilisait les titres « mademoiselle » ou « madame », et celles-ci utilisaient le titre « monsieur » pour m’aborder. Plus tard, lorsque j’ai embauché des fonctionnaires masculins de mon âge, je les abordais par leur prénom, mais ceux-ci m’appelaient toujours « monsieur » (du moins, devant moi).

Les hommes devaient porter un habit au bureau, et un chapeau lorsqu’en tenue de ville. Il existait une concession – le samedi matin, je pouvais porter un veston sport et un pantalon en flanelle gris. Lors des journées d’été chaudes et humides d’Ottawa, avant l’arrivée de la climatisation, il était permis de travailler en chemise. Aucun short, bien entendu. Dans la ville voisine de Hull, un règlement municipal interdisait aux hommes et aux femmes de porter un short en public en tout temps.

L’un de mes premiers investissements à Ottawa a été l’achat d’une tenue de soirée formelle. Celle-ci comprenait une veste de soirée, un ensemble de jaquettes et deux pantalons assortis.

Beaucoup portaient des tenues de soirée lors des conférences de l’ACC. Au souper annuel, tous les hommes de la table d’honneur ainsi que plus de la moitié des hommes dans la salle portaient des vestes de soirée (smokings). Pratiquement toutes les femmes, quant à elles, portaient des robes élégantes ou de longues jupes.
En effet, les tables d’honneur des conférences de l’ACC constituaient une partie importante du programme dans son ensemble et nécessitaient beaucoup de planification. Habituellement, 40 places devaient être attribuées à la table d’honneur lors de chaque dîner et souper. Les tables d’honneur des soupers annuels s’étendaient parfois à 60 places en deux rangées, puisque les conjointes accompagnaient ceux qui y étaient assis.

On préparait des listes de base sur lesquelles figuraient les dirigeants de l’ACC, les conférenciers, les dignitaires locaux, les présidents de l’association membre de même que toute autre personne concernée. Des invitations en relief accompagnées d’une carte de réponse « RSVP » étaient postées bien à l’avance, et lorsque les gens y répondaient par la négative, des invitations de remplacement étaient envoyées bien rapidement.
Les invités des tables d’honneur étaient rassemblés dans une différente salle, puis, lorsque l’événement principal allait débuter, se plaçaient dans l’ordre dans lequel ils seraient assis et présentés par le président du conseil, puis entraient accompagnés d’un cornemuseur. Le tout exigeait une précision militaire! Par la suite, une fois assis, on vérifiait rapidement que tous étaient assis au bon endroit et, s’il y avait des changements à effectuer, le président du conseil devait informer les invités. Les erreurs seraient perçues de tous présents dans la salle et déclencheraient des rires, sans compter causer de l’embarras.

Trois souvenirs se distinguent du souper annuel tenu à Québec en 1955. Comme de coutume, le premier ministre provincial agissait à titre de conférencier et, dans ce cas, il s’agissait de l’honorable Maurice Duplessis de l’Union Nationale. Raymond Brunet, ancien maire réformiste et libéral bien connu, était le président du conseil de l’ACC. Tous deux étaient des « renards rusés » et se sont permis des plaisanteries au sujet de l’autre dans leurs discours. Monsieur Duplessis avait décidé d’amener cinq membres de son cabinet avec lui (sans prévenir qui que ce soit), provoquant une mêlée pour agrandir la table d’honneur et modifier la liste du président du conseil.

Toutefois, le souvenir principal porte sur un échange avec l’un des invités de la table d’honneur à la réception. L’archevêque catholique romain de Québec, l’évêque anglican et le chef de l’Université Laval comptaient parmi les invités. Lorsque l’archevêque est arrivé, resplendissant dans sa robe pourpre, le président du conseil de l’ACC s’est agenouillé devant lui, a posé un baiser sur sa bague, puis a dit quelque chose ayant provoqué un éclat de rire chez l’archevêque. Par la suite, j’ai demandé ce qui avait provoqué cette gaieté. « Eh bien, je lui ai dit mon nom; que je suis un entrepreneur à Hull; et qu’il existait un dicton dans l’ouest du Québec : s’il y a un édifice avec une croix sur le dessus, cela signifiait qu’il avait été construit par Brunet! »

L’ACC a organisé deux événements lors desquels les invitations à la table d’honneur indiquaient « cravate blanche ». Lors du premier, qui avait eu lieu à Montréal en 1967, on avait invité les présidents d’autres associations internationales de construction à assister à la conférence d’été de l’ACC à Sainte-Adèle; à venir à Montréal; à visiter l’Expo ‘67; et à nous aider à célébrer le centenaire du Canada. Les réponses obtenues étaient positives. Le président de l’Indian Construction Federation (Fédération de la construction indienne) était l’invité ayant franchi la plus grande distance pour y assister.

Le deuxième événement s’est tenu en 1968, pendant le 50e anniversaire de l’ACC lors de sa conférence au Château Laurier à Ottawa. Le premier ministre L.B. (Mike) Pearson était le conférencier invité au souper annuel. Il avait déjà annoncé sa retraite imminente et était d’humeur agréable. Son discours mémorable était marqué d’interventions de la part de sa femme, ce qui a valu une prestation des plus divertissantes! Il importe de souligner que monsieur Pearson a été nommé membre honoraire à vie de l’ACC. Le texte officiel de sa nomination précisait, en partie, qu’il était un « bâtisseur du Canada ».

Un demi-siècle plus tard, les styles de vie sont plus décontractés. En conséquence, les délégués au dîner centenaire de l’ACC à Ottawa en novembre 2018 n’auront pas à choisir entre une cravate noire ou une cravate blanche, ni à apporter une tenue de soirée officielle. En fait, ils peuvent même décider de ne pas porter de cravate du tout!